2014, l’inscription à caractères lépontiques

Dès sa découverte en 2005, l’inscription à caractères lépontiques, qui se situe au fond de l’abri (L016), a intrigué. Cette inscription n’avait jamais été observée auparavant et son caractère très particulier en a fait un élément marquant mais également douteux du site du Mur (dit) d’Hannibal (Fig. 1 et 2).

Figure 1, Liddes VS, Mur (dit) d’Hannibal. Bloc de gneiss dans l’abri (ST45), comportant deux lignes d’une inscription à caractères (dits) lépontiques (passées à la craie !). Photographies TERA Sàrl 2009.

Figure 2, Liddes VS, Mur (dit) d’Hannibal. Retranscription l’inscription à caractères (dits) lépontiques, poenino / ieu[iseu

Le 16 juillet 2012, un groupe d’experts italiens des inscriptions lépontiques, composé de madame Stefania Casini et messieurs Francesco Rubat-Borel et Angelo Fossati est venu sur le site et a analysé l’inscription. L’ensemble de la seconde ligne de l’inscription, qui nous résistait, a pu être transcrite à cette occasion. En 2013, Madame Stefania Casini et messieurs Angelo Fossati et Philippo Motta ont publié l’inscription du Mur (dit) d’Hannibal dans le cadre d’un article auquel nous nous référons pour cette notice. Nous les remercions pour leur collaboration. Ils ne peuvent authentifier l’inscription de façon absolue mais considèrent que plusieurs aspects contribuent à la rendre crédible [1].

Les caractères ont été reconnus comme de la deuxième phase de l’alphabet dit « lépontique » ou « de Lugano »[2] (Fig. 3). Ces signes sont datés entre le 4e siècle avant J.-C. et la première moitié du 1er siècle après J.-C.[3]. Cette fourchette chronologique correspond aux datations archéologiques obtenues de 2009 à 2014 (une occupation du site dans la seconde moitié du premier siècle avant J.-C. est attestée archéologiquement) [4].

Figure 3, . Alphabet de Lugano. Tiré de Motta 2000, fig. 1, modifié par Rubat-Borel 2006, fig. 1.

L’inscription a été effectuée sur un bloc de gneiss vertical et lisse  (<0.70 m) qui fait partie du mur porteur du fond de l’abri. La surface occupée par l’inscription est de 0.32 m par 0.19 m. L’inscription se développe sur deux lignes superposées. Les deux lignes sont composées de 7 signes. Tous les signes mesurent entre 60 mm et 70 mm de hauteur pour un maximum de 50 mm de largeur (2ème signe depuis la gauche, ligne supérieure). Les deux lignes sont courbes alors que la forme et la taille du bloc ne s’opposaient pas à des lignes horizontales. A l’extrémité droite des deux lignes, les signes présentent un angle d’environ 43° par rapport à l’horizontale tandis que les signes à la gauche des deux lignes sont proches de 89° par rapport à l’horizontale. Les gravures ont une profondeur entre 0.5 mm et 3 mm et une largeur entre 5 mm et 12 mm. L’incision des lettres est en forme de « U » plutôt qu’en « V ». L’inscription semble avoir été effectuée avec un outil métallique par percussion indirecte (marteau et burin).

Tous les signes sont orientés en direction de la gauche. Une orientation sinistroverse est couramment connue pour ce type d’alphabet au travers de plusieurs exemples[5].

La transcription de la ligne supérieure de l’inscription se lit relativement aisément comme un « poenino » et semble faire référence à la divinité celtique Penninos[6] ou Poininos/Poeninos/Poeninus[7]. La présence de noms au nominatif avec omission du « S » final n’est pas peu fréquente dans les inscriptions celtiques et devrait être préférée à une interprétation de datif « à la latine » [8]. La présence de la diphtongue « OE » à la place d’un « E » serait le résultat d’une paraétymologie erronée entre le nom du Dieu Penninos et les carthaginois, Poeni, existant déjà dans l’antiquité [9].

La ligne inférieure de l’inscription est beaucoup plus difficile à transcrire. Si les trois premiers signes semblent clairement être ieu, les suivants n’ont pu qu’être déterminés par les spécialistes.

poenino

ieu[iseu]

La forme ieuiseu reste inconnue mais les spécialistes la considéreraient comme une épithète de la divinité [10]. L’interprétation d’une déclinaison du verbe ieuru « a offert, a dédié » avec un « R » latin à la place du « IS » ligaturé lépontien est faible du point de vue paléographique et semble pouvoir être abandonnée d’un point de vue linguistique. Cette variante nécessiterait également de considérer le poenino de la première ligne comme un datif à la latine et non pas comme un nominatif avec omission de « S ». Ce qui semble peu probable pour une telle inscription [11].

L’inscription du Mur (dit) d’Hannibal est la seconde inscription à caractères lépontiques valaisanne après la découverte d’une petite plaquette de schiste gravée à Argnou en 2003[12]. Elle est donc une pièce importante à verser au dossier des documents avec ce type d’alphabet découverts en Valais (quatre statères d’or à légende épigraphe et deux inscriptions).

Des charbons de bois et des sédiments prélevés au pieds de l’inscription, dans l’abri qui la protège, devraient analysés prochainement. Les datations par le radiocarbone sur les charbons et l’analyses des restes organiques dans les sédiments devraient apporter de nouveaux éléments à la discussion.

Pour plus de détails, nous vous renvoyons à l’article déjà cité de S. Casini, A. Fossati et Ph. Motta en 2013.

Bibliographie

CASINI, FOSSATI & MOTTA 2008.

CASINI, S., FOSSATI, A. & MOTTA, F., Incisioni protostoriche e inscrizioni leponzie su roccia alle sorgenti del Brembo ( Val Camisana di Carona, Bergamo). Note preliminari, Notizie Archeologiche Bergomensi 16, 2008, pp. 75-101.

CASINI, FOSSATI & MOTTA 2013.

CASINI, S., FOSSATI, A. & MOTTA, F., L’iscrizione in alfabeto di Lugano al Mur d’Hannibal (Liddes, Valais), Notizie Archeologiche Bergomensi 21, 2013, pp. 157-165.

MOTTA 2000.

MOTTA, F., La documentazione epigrafica e linguistica. In BIAGGIO, S.& DE MARINIS, R. (éd.), I Leponti tra mito e realta. Vol. II, Locarno, 2000, pp. 181-222.

QUARTIER-LA-TENTE 2007.

QUARTIER-LA-TENTE, V., L’énigme du Mur d’Hannibal! Enfin une piste!,  La vallée du Gd-St-Bernard, Liddes et Bourg-St-Pierre vous informent…, Liddes, 2007, pp. 12-13.

RUBAT-BOREL 2006.

RUBAT-BOREL, F., Nuovi dati per la storia delle lingue celtiche della cisalpina. In VITALI, D. (dir.), Celtes et Gaulois, l’archéologie face à l’histoire. 2, la préhistoire des celtes, actes de la table ronde, Bologne, 28-29 mai 2005, Bibracte 12/2, pp. 203-205.

RUBAT-BOREL 2011.

RUBAT-BOREL, F., Les dédicaces préromaines à Poininos/Poeninus: un faux ami entre la langue celtique et Poeni, le nom latin des Crathaginois. In JOSPIN, J.-P. &amp DALAINE, L. (éd.), Hannibal et les Alpes, catalogue de l’exposition, Grenoble, 2011, Gollion, pp. 91-93.

RUBAT-BOREL & PACCOLAT 2008.

ROBAT-BOREL, F. & PACCOLAT, O., Une inscription à caractères lépontiques découverte à Argnou, commune d’Ayent VS, Annuaire d’Archéologie Suisse 91, 2008, pp. 127-133.


[1] CASINI, FOSSATI & MOTTA 2013, 160 et 163.

[2] M. V. Quartier-la-Tente est le premier à avoir identifié les sigles de l’inscription comme lépontiques en 2007 (Quartier-La-Tente 2007, 12), l’alphabet choisi dans ce travail est celui publié chez Rubat-Borel/Paccolat 2008, 131.

[3] Rubat-Borel/Paccolat 2008, 131.

[4] Effectuer une gravure dans le gneiss n’est pas facile. Par ailleurs, la découverte de l’inscription est antérieure aux analyses C14. Or, A l’époque, personne n’avait pu attribuer avec assurance le site à l’époque protohistorique.

[5] L’inscription découverte à Argnou en 2003 en Valais, présente une ligne inférieure sinistroverse (Rubat-Borel/Paccolat 2008, 130 et 131). Les inscriptions lépontiques publiées par Casini/Fossati/Motta 2008, 83, 88 et 91 sont exclusivement sinistroverses. Les stèles de Mezzovico, Vira Gambarogno Davesco, Banco et Aranno et nombre de graffitis publiés par Motta 2000, 198 et 199, 201-203, 207, 210-215 sont également sinistroverses. Des inscriptions lépontiques destroverses et boustrophédon sont également connues. La ligne supérieure de l’inscription d’Argnou est par exemple destroverse (Rubat-Borel/Paccolat 2008, 130 et 131).

[6] Deux inscriptions en alphabet lépontique du deuxième type, dédiées à la divinité Poininos sous la forme de poininos ou poinunei, ont été découvertes sur le site de Camisana à Carona (IT) (Casini/Fossati/Motta 2008, 95 et 99).

[7] Tite-Live, Ab Urbe Condita XXI, 38. Pour les attestations archéologiques de la divinité Poeninius sur les tablettes votives du Plan de Jupiter au Grand-Saint-Bernard, Wiblé 2008, 103.

[8] CASINI, FOSSATI & MOTTA 2013, 161.

[9] CASINI, FOSSATI & MOTTA 2013, 161.

[10] CASINI, FOSSATI & MOTTA 2013, 158.

[11] CASINI, FOSSATI & MOTTA 2013, 162.

[12] Rubat-Borel/Paccolat 2008.