Les atlas topographiques

La plus ancienne mention concernant le site du Mur (dit) d’Hannibal se trouve sur la première édition de 1878 de la feuille TA529, Orsières, au 1:50’000 de l’Atlas topographique de la Suisse ou Atlas Siegfried. Aucune mention documentaire antérieure n’a été découverte lors des recherches. Le site est notifié sur cette carte par l’abréviation « Rnes » et semble être stylisé par une ligne brisée d’orientation nord/sud (Fig. 1).

Figure 1, Liddes, Mur (dit) d’Hannibal, extrait de l’Atlas Siegfried, feuille TA529, Orsières, 1878, mention « Rnes » et ligne brisée, échelle 1:50’000.

L’abréviation « Rnes » indique que la structure était perçue dès 1878 comme des ruines par la population locale ; ou du moins que c’est comme telle qu’elle a été enregistrée par les cartographes[1]. La mention de cet élément particulier n’est également pas anodine en regard du faible nombre de notes semblables dans les autres feuilles de cet atlas. L’appellation « Rnes » laisse également supposer que les cartographes ne purent utiliser la toponymie locale pour apporter une désignation plus précise à ce lieu. Il semble probable que la dénomination de « Mur d’Annibal » ou « Mur d’Hannibal » aurait été préférée à la mention « Rnes »  si elle avait été utilisée par les habitants de la région lors de la réalisation de la carte. La question du col par lequel était passé Hannibal était plus qu’à la mode à cette époque[2] et le prestige de posséder un toponyme le rappelant n’aurait pas été laissé de côté.

Le développement, l’orientation et la position de la ligne brisée ne sont que très imprécises en regard de nos connaissances actuelles[3]. On peut se poser la question du relevé sur place par les cartographes de cet élément et proposer de voir cette mention de ruines ainsi que sa représentation comme des ajouts « post terrain », suite à des renseignements apportés par des habitants de la région. Dans cette hypothèse, aucun contrôle de terrain n’aurait été effectué pour ces éléments et cela en expliquerait l’imprécision[4].

Une mention de « Pierre Ollaire » apparaît sur l’édition de 1878 de l’Atlas Siegfried, directement au nord de la représentation des « Rnes ». Deux concessions pour l’exploitation de pierre ollaire ou de stéatite ont été octroyées en 1880 à monsieur Jean Michellod et en 1901 à monsieur Jean Métral mais aucune exploitation n’a été entreprise[5]. La mention de « Pierre Ollaire », tout comme la mention de « Rnes » semble être un ajout « post terrain » par les cartographes lors de la première édition de l’Atlas Siegfried en 1878[6]. Cette mention de « Pierre Ollaire » est biffée lors des révisions de l’Atlas Siegfried de 1895-1896[7] (Fig. 2). Il semblerait que cette mention n’ai pas survécu à un contrôle alors que d’autres mentions de ressources naturelles persistent lors de cette révision. Il n’a pas été possible de déterminer si un contrôle de terrain était à l’origine de cette modification mais cela semble probable. Les rapports actuels des géologues ne font état d’aucun gisement de pierre ollaire dans le secteur[8]. L’exploitation de stéatite serait envisageable dans le secteur du col de Lâne mais à des altitudes rédhibitoires et aucune trace d’exploitation n’y a été observée à ce jour[9].

Figure 2, Liddes, Mur (dit) d’Hannibal, extrait de l’Atlas Siegfried, feuille TA529, Orsières, corrections de 1895-1896, échelle 1:50’000, archives du Service Topographique fédéral 2011.
La seconde mention du site du Mur (dit) d’Hannibal se trouve sur la réédition de 1901 de la feuille TA529, Orsières, au 1:50’000 de l’Atlas Siegfried. La mention « Rnes » se trouve biffée et corrigée par la mention « Murs » sur la feuille de révision de 1895-1896 (Fig. 3)[10]. La ligne brisée, qui semblait constituer une représentation de la structure sur l’édition de 1878, est remplacée sur la réédition de 1901 par une courte ligne d’axe nord-ouest/sud-est entre la mention « Murs » et le « point 2652 »[11]. La mention « Murs » et non plus « Rnes » fait penser qu’un contrôle de terrain a été effectué lors de la révision de 1895-1896. Les modifications liées à la toponymie sur la révision de 1895-1896 parlent en faveur d’une nouvelle consultation des habitants de la région. Le fait que le site porte une appellation typologique et non toponymique pourrait parler en faveur de l’inusité de la dénomination « Mur d’Annibal » ou « Mur d’Hannibal » lors de cette révision. La mention « Murs » illustre également une évolution dans l’interprétation des vestiges observés sur le site. « Rnes » est une appellation générique tandis que « Murs » correspond à une description plus caractérisée typologiquement. Cette désignation plus précise ainsi que le meilleur positionnement de ce qui pourrait être l’illustration de ces « Murs » persisteront dans les rééditions de l’Atlas Siegfried jusqu’en 1905 (Fig. 3)[12]. Dès 1906, une nouvelle révision de l’Atlas Siegfried fait disparaitre l’ensemble des mentions géologiques et de très nombreuses mentions culturelles de la cartographie[13]. Si la mention « Murs » disparaît de l’Atlas Siegfried dès ce moment, la courte ligne d’axe nord-ouest/sud-est pouvant représenter un tronçon de mur perdurera sur les rééditions de l’Atlas Siegfried jusqu’en 1935[14]. Le site du Mur (dit) d’Hannibal n’apparaît plus dès lors, sous aucune forme, dans la cartographie nationale.
Figure 3, Liddes, Mur (dit) d’Hannibal, extrait de l’Atlas Siegfried, feuille TA529, Orsières, 1905, mention « Murs » et trait-tiré, échelle 1:50’000, archives du Service Topographique fédéral 2011 

Il semble, selon ces éléments, que la présence de structures ait été reconnue sur le site au  moins dès le dernier quart du XIXe siècle, et qu’elle ait intéressé les cartographes de l’époque. Le site ne semble néanmoins pas avoir possédé de dénomination établie pour les habitants de la région ou ne semble pas avoir présenté un intérêt suffisant pour que son toponyme soit mentionné par les cartographes. Il n’aurait pas non plus éveillé la curiosité des chercheurs de par sa présence sur la cartographie.


[1] QUARTIER-LA-TENTE 2005 p. 14.

[2] Voir les très nombreux ouvrages sur le sujet publiés au XIXe siècle, selon MORABITO 2003 pp. 11-12. Se référer également  à MORABITO 2003 pour un état de la recherche concernant cette question dans laquelle le passage du Grand-Saint-Bernard n’a plus place.

[3] Se référer au chapitre 5.2, Situation et circonstances de la fouille.

[4] Aucune mention de « Rnes » n’apparaît sur les levés de terrain originaux de 1856 au 1:50’000 de la feuille  OA418 de l’Atlas Siegfried consultée auprès des archives de la commune de Liddes et du Service Topographique Fédéral.

[5] LATTION & QUAGLIA 1984 p. 129. Les copies des papiers concernant la concession de 1901 octroyée à M. Jules Métral se trouvent aux archives communales de Liddes.

[6] Aucune mention de « Pierre Ollaire » n’apparaît sur les levés de terrain originaux de 1856, OA418, de l’Atlas Siegfried consultée auprès des archives de la commune de Liddes et du Service Topographique Fédéral.

[7] Selon les archives du Service Topographique Fédéral.

[8] CAVALLI & al. 1998.

[9] Prospections dans le secteur effectuées par M. S. Ansermet, collaborateur du Musée cantonal de géologie du canton de Vaud et l’auteur en août 2010.

[10]  Selon les archives du Service Topographique Fédéral.

[11] QUARTIER-LA-TENTE 2005 p. 14.

[12] La mention de « Murs » ainsi que le petit trait d’axe nord-ouest / sud-est apparaissent sur la réédition de 1905 au 1:50’000 de la feuille TA529, Orsières, de l’Atlas Siegfried.

[13] Selon les correspondances de l’auteur avec les archives du Service Topographique Fédéral et la réédition de 1906 au 1:50’000 de la feuille TA529, Orsières, de l’Atlas Siegfried.

[14] Réédition de 1935 au 1:50’000 de la feuille TA529, Orsières, de l’Atlas Siegfried.

Bibliographie

CAVALLI & al. 1998.

CAVALLI, D. & al., Carte des matières premières minérales de la Suisse 1: 200 000, Feuille 2, Valais – Oberland bernois, Zurich, 1998, 1 feuille.

MORABITO 2003.

MORABITO, J.-S., Mais où est donc passé le fils d’Hamilcar ? ou sur la piste du col perdu d’Hannibal, Paris, 2003, 137p.

LATTION & QUAGLIA 1984.

LATTION, T., & QUAGLIA, L., Liddes à travers les âges, Liddes, 1984, 246p.

QUARTIER-LA-TENTE 2005.

QUARTIER-LA-TENTE, V., L’énigme du Mur d’Hannibal!,  La vallée du Gd-St-Bernard, Liddes et Bourg-St-Pierre vous informent…, Liddes, 2005, pp. 14-15.